Brenda m’a aperçu. Elle sort précipitamment, me fait des signes. Elle pourrait se passer de m’indiquer où je dois me parquer, je connais les lieux.
— Garez-vous dans les sapins, ce sera plus discret !
Je me plie à ses instructions. Je suis son invité après tout.
Je réentends le crissement du gravier sous les roues de mon fauteuil roulant. Je retrouve cette fêlure dans la pierre du seuil et une foule d’autres détails qui n’ont pas quitté ma mémoire. J’ouvre un livre que je connais par cœur et chaque phrase ravive la suivante. Les poignées de porte en laiton sont moins luisantes qu’auparavant et pour cause, il est moins de mains pour les lustrer. Le hall d’entrée est tout de vert tapissé. J’avais oublié !
— Qu’est-ce que vous en pensez, Antonin ?
Pour ne pas laisser transparaître mon dépit, je lui glisse dans l’oreille :
— Vous avez admirablement assorti la maison aux tons flamboyants de votre chevelure, tante Brenda ! C’est ça la grande classe.
Nous déjeunons en tête à tête dans l’arrière-cuisine reconvertie en forêt équatoriale. Les petits pois qui jouxtent ma tranche de gigot de mouton sont triomphants. Ils ont été repeints eux aussi !
La conversation tourne autour de la libération de mes parents.
— Et dire qu’ils auraient pu être avec nous aujourd’hui ! se lamente Brenda pour la dix-huitième fois.
Je regarde par la fenêtre. Je cherche une échappatoire à cette morosité.
— Qu’est-ce que le jardin a profité ! L’érable de Hers a presque doublé en six ans.
De Charybde, nous tombons en Scylla avec les feuilles obstruant les corniches, la recrudescence des taupinières et autre ; tracas d’intendance.
— Vous en faites trop, tante Brenda ! Vous vous épuisez !
— Je n’ai pas fini ! continue-t-elle. J’ai encore les chambres du haut et la pièce de Monsieur à remettre à neuf. Je n’ai pas ose déranger ses affaires sans vous en parler. Il y a plein d’appareils fragiles, des lampes qui coûtent fort cher, des caméras spéciales, des bobines. Déjà, du temps de Monsieur…
Quand elle évoque le matériel cinématographique de mon père, il me vient une idée.
Le repas achevé, j’emprunte l’ascenseur et je me rends dans le débarras paternel comme dans un sanctuaire. Sans prendre en compte ses livres de vulcanologie et de minéralogie, il y a dans cet endroit tout ce que le puisatier a ramené d’images de son royaume. Des centaines d’heures d’abîmes explorés et de feux rivalisant de rougeoyance.
Pendant une partie de l’après-midi, je me fais aider par Brenda pour contrôler des projecteurs, vérifier le mode d’emploi et le bon fonctionnement du matériel de prise de vues de mon père. Malgré le radiateur remis en service pour mon confort, je n’arrive pas à me réchauffer. Quand mon inventaire est terminé et que nous regagnons le salon pour le rituel du thé, mon idée a pris forme.
— J’ai des révélations à vous faire et j’ai aussi un service à vous demander, tante Brenda !
Je ne sais trop par où commencer et je bois une première gorgée avant de lancer.
— Vous vous souvenez de la promesse que je vous ai faite de tirer au clair cette histoire de Gémeaux le jour où vous m’avez apporté ce fameux article où Astrid Galaxy…
Je lui raconte comment l’astrologue en est arrivée là à la suite d’une mauvaise plaisanterie, je lui dis surtout que ce n’est plus elle qu’on entend depuis le 13 décembre mais un quarteron de maquilleurs à la solde de Borganov. Ce sont eux les manipulateurs, les bourreaux, les gémeaucidaires. Astrid Galaxy n’est plus qu’une marionnette. Peut-être même n’existe-t-elle plus !
Brenda n’a pas bougé depuis que j’ai pris la parole et, quand je suis au bout de mes révélations, elle se lève sans un mot, fait trois pas en direction du buffet dont elle retire une boîte à chaussures. Je la regarde brasser de la documentation. Elle en extrait une double page qu’elle me présente. J’ai sous le nez le portrait d’une ravissante petite fille au regard bouleversant, désemparé au-delà de tout vertige humain. Je le sens à la fois cristallisé de douleur et d’une acuité telle qu’il semble percer tous les brouillards qui nous occultent le néant. Je cherche mes mots pour traduire mon sentiment. Je devrais y arriver car j’ai atteint moi aussi des abîmes si profonds qu’il est dans ce visage un fragment de miroir où je peux me reconnaître. Je contemple cette expression d’absolue beauté de la détresse. Ces yeux annonceraient la culbute d’un monde ou l’agonie d’un signe qu’ils ne me fixeraient pas autrement.
— C’est elle ! me dit Brenda. Aurore Brocardier.
— Je l’ai reconnue.
Je suis captivé par cette extraordinaire photo d’enfant.
— Je voudrais conserver ce cliché quelques jours pour le faire reproduire ! Je vous le rendrai ensuite !
Je suis reparti pour Niort dans la soirée sans avoir éclairé Brenda sur ce coup de main que j’attends d’elle dans les prochaines semaines. Je l’ai fait sciemment, jugeant qu’elle avait eu son lot d’émotions pour la journée et qu’il serait encore temps de lui parler de mon plan jeudi prochain. J’ai passé ma matinée de lundi à m’occuper de la photo. Je l’ai fait agrandir et encadrer deux fois. J’en offrirai un exemplaire à tante Brenda. Quant à l’autre, il trône depuis hier dans ma salle de montage. Mon idée prend corps. Elle est belliqueuse. Bien menée, elle peut mettre Borganov et ses falsificateurs au pied du mur. J’ai jeté les premières bases d’une confession imaginée d’Astrid Galaxy. Ce que j’estime être la vérité nue. Je pars de la préface du pamphlet Gémeaucide. Je démonte la machination jusqu’au dernier rouage. L’impact de cette séquence reposera sur la sincérité et l’émotion. Impossible de travailler sur des images d’archives comme je l’ai fait pour Nielsen. Il ne s’agit plus ici de philosopher mais de passer la charge d’une révolte et d’un désarroi. Je ne vois pour atteindre cet objectif qu’une seule méthode : faire appel à une actrice chevronnée pour qu’elle interprète mon texte avec toute son âme. Il me restera ensuite à modifier le physique, le geste, la voix, le timbre de la comédienne pour la rendre copie conforme a Astrid Galaxy. Ce travail est tout à fait dans mes cordes.
Samedi 13 janvier
Je lanterne dans ma salle de montage. Il est trois heures du matin et je n’ai pas sommeil. Ce projet me met le cerveau en ébullition. Bien ficelé, ce témoignage fera éclater cette sordide histoire de suppression de signe comme une baudruche. Je me surprends à rire tout seul. Toute ma vie, je n’ai jamais fait que subir les événements, me taire et me terrer. J’éprouve un plaisir inconnu à l’idée de livrer cette bataille. Je ne me lasse pas de réfléchir à la scène. Elle sera poignante, j’en suis sûr ! Le regard de la photographie me traverse en même temps qu’il m’implore. De quelque endroit de la pièce que je me trouve, il impose sa présence, son intemporalité. Ce visage de fillette est ennobli par l’éblouissante perfection de ses traits. La beauté me subjugue depuis toujours. Elle est un passeport pour l’éternité. La beauté me désarçonne. Elle n’est pas de mon bord et je n’arrive pas à la regarder en face. Pourtant, cette nuit, je lui tiens tête et c’est prouesse de ne pas me dérober, moi qui me suis toujours arrangé pour la contempler en biaisant. Vingt-sept ans que je me suis mis en ladrerie. Il est des hommes qui vivent bien avec leur handicap et qui arrivent même à rire de leurs difformités. Il y a des moments où je voudrais leur ressembler, m’affranchir de cette situation irréparable, mettre à mort cette timidité, cette gêne qui me réduit à l’état larvaire chaque fois que quelqu’un m’aborde avec bienveillance ou s’intéresse à moi. Viendra-t-il un temps où la bizarrerie de mon corps me sera indifférente ? « Le jour où tu t’aimeras », disait Mose.
Je pars dans l’appartement à la recherche d’un miroir pour me réenvisager. Je tire d’un tiroir des photos de moi. Sur les clichés, je suis pétri de confusion, parfois grave quand je n’ai pas vu l’objectif. Dans les pauses, tous mes sourires sont faux. Ai-je appris à rire ? Ai-je appris à regarder ? « Quand tu dessines, tes yeux sondent. Ils en disent long sur le monde, sur les hommes et sur le vide, Antonin ! » m’a lâché Nielsen le jour où, en vacances chez lui, j’avais fait son portrait.
Le visage de la fillette me fascine. L’échange est intense. Mon regard se charge. N’a-t-il pas noblesse acquise en réflexion, en savoir-faire, ne s’est-il pas trempé dans les épreuves que j’ai endurées ? C’est lui qui prend lentement le dessus. Avec son bagage d’images, ses milliers d’heures passées à corriger la pigmentation colorée des écrans, son acuité de stylet, il est armé pour enlever peau à peau les vêtements qui recouvrent l’âme et la rhabiller ensuite d’une nouvelle toilette. Quel pouvoir ! Je comprends mieux la première mise en garde de mon père quand il m’a dit que je détenais les clés du mensonge. Reste à savoir si la vérité est à préférer au mensonge en toutes circonstances. Les seuls yeux qui pourraient me répondre sont devant moi mais c’est mon questionnement qu’ils me renvoient, la somme de toutes mes peurs, mon naufrage dans un univers qui n’a plus de chair.
Je m’effraie de n’être plus rien d’autre qu’un regard.
Il me serait pourtant tellement doux de devenir un jour une caresse.